Le texte qui suit est la trâme d’une intervention pour la conférence sur le thème : S’ouvrir à l’Autre et à l’Europe organisée par l’AADEL (association Audoise pour le développement local) le 2 mars 2007.
La commande est la suivante :
S’ouvrir à l’Autre et à l’Europe : Un atout pour l’avenir des Jeunes et des territoires
Pourquoi faut-il faire ou pourquoi fait-on de l’Inter culturel avec les jeunes ? qu’est ce qu’il s’y passe, qu’est ce que cela produit, sur l’individu sur le vivre ensemble ?
- Pose la question de l’Identité, « je suis héritier d’une identité (socioculturelle, historique, géographique…) , mais je construis tous les jours mon identité propre.
- La relation individu – territoire et leurs intérêts communs
Pas du théorique ou du conceptuel, mais prendre du recul, donner un éclairage, rassurer sur les enjeux, mais aussi les difficultés de l’interculturel
Conférence :
Interculturel, jeunes et territoires
Pourquoi faut-il faire ou pourquoi fait-on de l’interculturel ?
Frédéric Sultan – Support de l’intervention
Bonjour,
C’est avec plaisir que je répond à l’invitation de l’AADEL à présenter mon expérience de l’action inter-culturelle, et à tenter de la mettre en perspective dans cette journée.
Pour être dans mon rôle de témoin, je vais en vous proposer de partir des pratiques de coopération avec des jeunes que nous avons eu l’occasion de vivre au sein de l’association VECAM.
VECAM est une association qui à pour objectif de sensibiliser le public aux enjeux des TIC et de mobiliser les acteurs sociaux sur les questions de société en rapport avec ce sujet. Je ne suis donc pas un chercheur en science social mais un travailleur social et un militant. C’est la raison pour laquelle, je vous proposerai de centrer mon propos sur les dimensions pédagogiques, sociales et politiques.
Mon propos va donc être de travailler les questions soulevées par l’équipe de l’AADEL :
Pourquoi faut-il faire ou pourquoi fait-on de l’Inter culturel avec les jeunes ?
qu’est ce qu’il s’y passe, qu’est ce que cela produit, sur l’individu sur le vivre ensemble ?
Et je proposerai d’aborder ces questions à partir des points suivants : le premier concerne – l’interculturel – le second – le partage des territoires – et enfin, – la dimension éducative de l’échange international -
Je ne suis pas un connaisseur des dispositifs européens d’échanges de jeunes, j’en ai expérimenté certains au cours des dernières années, mais je ne saurai pas du tout les décrire et encore moins apprécier la politique jeunesse de l’Europe sur ce chapitre.
- l’interculturel -
Avant de se demander pourquoi ” il faut faire de l’interculturel” et comment “le faire”, je vous propose de nous interroger un instant sur le terme « interculturel » lui-même.
“Interculturel”, chacun sait que c’est un adjectif. Mais ici nous l’utilisons comme un nom commun, et si vous me permettez de jouer sur les mots, je me demande bien ce qu’il a de “commun” ? On peut en efet se demander ce qui est commun, et à qui est-ce”commun” ?
Si on peut dire que la culture est la manière de définir les rapports que nous entretenons avec nous-même, avec les autres et avec le monde, ce que nous entendons par “interculturel”, c’est la rencontre, la confrontation de notre culture, avec celles d’autres, et notamment, ceux qui nous sont étrangers. L’inter… d’interculturel semble bien signifier la médiation, le lien entre les personnes et les cultures.
« Dans la vraie vie », la plupart des gens ne se préoccupent pas de « faire de l’interculturel ». Ils y sont confrontés ! Chacun est dans l’interculturel comme monsieur Jourdain est dans la prose… La rencontre, la confrontation de notre culture, avec celles d’autres, est un champ multiforme. L’étranger et l’éloignement physique, géographique, nous facilitent à nous même la lecture de ce champ. Peut être contribue-t-il à nous le rendre positif. Le fossé culturel que nous avons avec le roumain chez lui et le migrant en situation illégale est le même, mais nous n’y portons pas le même regard. Pas facile pour monsieur Jourdain de ne pas tomber dans le piège.
Dès lors, une question interessante ne serait-elle pas celle de l’éducation à la médiation interculturelle, comme on parle d’éducation aux médias par exemple ?
« Faire de l’interculturel », c’est mettre en oeuvre des actions (inter)culturelles qui seront l’occasion de la rencontre et de la confrontation des cultures à l’échelle du territoire.
Cette expression est un terme qui fait partie des mots clefs, des codes que nous avons entre nous… que nous devons retrouver sur nos dossiers de demande de subvention. Association, vis à vis des communes et des pouvoirs locaux, collectivité, vis à vis des institutions publiques régionales, nationales et européennes. Est-ce qu’il n’y a pas là, un risque que ce terme nous fasse passer, nous, « professionnels » de la culture, de l’éducation, avec vous, « personnels politique », du coté de l’institutionnel ?
« S’ouvrir à l’Autre et à l’Europe: Un atout pour l’avenir des Jeunes et des territoires », le titre de cette rencontre, sous-entend (pose comme postulat) que promouvoir la rencontre avec l’étranger ( et plus précisement les pays européens) c’est mettre en oeuvre des actions interculturelles (= faire de l’interculturel) qui seront l’occasion de « vraies » rencontres, en actes ,de l’autre, qui provoqueront en retour une meilleure connaissance de soi-même de sa manière propre d’être et de réagir au niveau personnel et à l’égard du monde et d’autrui.
C’est en reconnaissant que c’est bien cela que nous visons (C.a.d en donnant à cette idée la dimension d’un projet commun qui prend place dans le contexte de la « vraie » vie ?), que nous pouvons nous donner une grille de lecture et de dialogue sur les manières de le faire. Ce que je dis là est un peu plus que prendre de la distance ou sortir du cadre pour mieux comprendre la nature et les implications de nos pratiques. C’est déjà en faire un enjeu de société et le négocier.
Pourquoi cette idée ?
Il y a quelques jours, une amie psychanalyste me disait, comme une chose qui peut paraître évidente, que l’inconscient existait bien avant Freud, et qu’en le nommant, Freud nous a simplement permis d’en parler et de l’étudier, mais aussi aux patients de se soigner. Cela ne veut pas dire que tout le monde doit devenir analyste, mais que derrière les mots, il y a la reconnaissance.
Dans le domaine de la médiation culturelle aussi, je crois qu’il est très utile (pour ne pas dire indispensable) de nommer les choses pour pouvoir agir dessus. D’une certaine manière, je vous propose de pousser jusqu’au bout la logique qui fait de l’interculturel pour les jeunes un nom commun. Comment peut-on en faire un objet commun ?
Cela me semble important au niveau des professionnels, des élus… et avec les jeunes.
- le partage des territoires –
Le second point que je souhaitais aborder est le partage des territoires.
Si la culture est la manière de définir les rapports que nous entretenons avec nous-même, avec les autres et avec le monde… , que signifie construire son identité dans un département, l’Aude, où chaque année, (selon ce que m’en ont dit les membres de l’AADEL,) 3000 personnes nouvelles s’installent et où 15 millions de touristes se croisent ? Les jeunes et les territoires ont-ils un avenir en commun ?
Fragments du monde est une des initiatives que j’ai animé ces dernières années. Fragments du Monde proposait à des jeunes de se rencontrer en créant un Atlas numérique collectif (un site internet collectif). Le principe de ce site est que chaque contribution des jeunes, c’est à dire, chaque entrée de l’Atlas, présente un lieu (une place publique), un témoignage et un récit imaginaire. Ce site était réalisé à distance, chacun chez soi, mais des rencontres internationales ont permi de faire se rencontrer les jeunes dans la réalité, ce qui est indispensable.
Le site internet de Fragments du Monde qui présente les contributions de tous, est une représentation du monde et des territoires vu par les jeunes qui ont participé à cette démarche. Il permet de construire un projet commun de « vivre ensemble » .
Lors de la réalisation de ce projet , nous avons rencontré un grand nombre de situations interculturelles formelles et informelles. En particulier à l’occasion des 4 rencontres de jeunes organisées avec 60 à 80 jeunes d’une trentaine de pays. Au niveau des jeunes, il était frappant de les voir se construire une identité collective, jusqu’à se dénommer « fragmentistes » et aujourd’hui certains d’entre eux entretiennent encore des contacts réguliers pour certains d’entre eux. Cela nous donnent une petite idée de la face cachée de ce besoin de « vivre ensemble ». Ce site internet FdM? n’est que le support de ces relations.
Cela veut dire aussi que les animateurs ne sont pas maître de tout ce que l’interculturel produit… et c’est parfois frustrant !!
A l’image de ce site, nos territoires, ceux dont nous parlons ici, se constituent dans l’usage de l’espace ; il y a des usages communs et des usages qui distinguent. Les lectures de l’espace font apparaître les accords ou les désaccords entre les composantes de nos communautés. Le partage de l’espace montre les reconnaissances ou les dénies de population sur le territoire. Jeunes / vieux, Touristes / Habitants autochtones
C’est la construction de ces désaccords qui est productrice de territoires communs. A l’échelle de l’Europe aussi, cette rencontre n’est pas un luxe. C’est la condition sine qua non, d’un projet commun, tout comme à l’échelle du monde.
Partager un territoire, l’habiter ensemble, oblige à s’identifier mutuellement, à partager à travers l’espace (entre autre), des valeurs, des temps et des perspectives. C’est à dire, de se donner du sens commun en nommant nos différences.
Comment passer de l’identité à la citoyenneté ? Pour chaque groupe de jeunes qui a participé à ce projet, la réalisation de leur place publique virtuelle sur internet était une opportunité de (re)connaître leur place réelle et ce qui s’y partageait avec les autres. Les jeunes nous parlent de génération, d’histoire, d’esclavage, de colonisation, de tolérance, de croyance… Finalement est ce que la rencontre interculturelle peut être un levier pour les aider les jeunes à construire leur implication dans la communauté ?
Si vous voulez bien, je vais vous raconter une anecdote qu m’a marqué dans ce projet. Je me souviens d’un élu chargé de la jeunesse invité à l’un des débats de Fragments du Monde qui se déroulait dans l’une des rencontres que j’ai évoqué précédamment. Il s’étonnait que les jeunes de sa ville ne s’impliquent pas dans les instances de concertation, en l’occurence, un conseil de jeunes, qu’il avait mis à leur disposition. Il avait face à lui une salle de 60 à 70 jeunes de 30 pays différents, mais aucun de ses concitoyens alors que cela se passait dans sa ville. En quelques minutes de discussion avec les jeunes présents, il a compris qu’il ne suffisait pas de « donner » la parôle aux jeunes et que si la bonne volonté est indispensable, mais elle ne suffit certainement pas à elle seule pour convaincre les habitants de s’investir dans la communauté. Vous savez certainement cela mieux que moi.
La rencontre interculturelle peut être une marche vers la prise de parole et le dialogue pour peu que le pouvoir soit vraiment partagé. Cela supposerait certainement que nous considérions que le développement locale s’appuie avant tout sur le renforcement des capacités des habitants… et pas seulement sur leur expression.
3ème point – la dimension éducative de l’échange international -
L’interculturel est une démarche de développement où l’éducatif peut s’épanouir. Je vais essayé de ne pas enfoncé trop de portes ouvertes…
Faire l’expérience de l’étranger, que cela nécessite ou non le voyage, contribue à construire une identité personnelle. La culture des autres est un miroir où se révèlent à nous même notre histoire et nos appartenances (géographique, ethnique, morale, éthique, religieuse, politique, et historique).
Seconde dimension, dans notre projet, pour chacune des associations qui a participé à cette démarche, l’enjeu était de permettre au jeunes de s’ouvrir à d’autres visions du monde, de se mettre en situation d’être capable de rencontrer l’autre.
Partir est une aventure, l’expérience doit participer à renforcer l’estime de soi. Même si, aujourd’hui, partir pour les européens, ne correspond plus à s’arracher à sa communauté comme les émmigrants des siècles passés (ou les migrants d’aujourd’hui), il faut être conscient de l’effort que nécessite un départ. Cela est d’autant plus vrai quand il n’existe pas d’habitudes de voyager pour certains. En travaillant dans la banlieue parisienne, j’ai eu l’occasion de rencontrer des jeunes adultes pour qui un voyage à Paris représentait une véritable expédition, au Havre, des habitants de la ville Haute qui ne connaissaient pas mer. (Je parirais que certains dans l’assistance pourraient faire référence à des personnes de leur ville qui n’ont jamais aperçu la mer en dehors de la télévision.)
La rencontre requiert de pouvoir communiquer avec succès avec des personnes d’autres cultures. Cela met en jeu l’acquisition d’habilités spécifiques qui ont a voir avec la gestion de situations complexes, l’ouverture, l’attitude flexible, la stabilité émotionnelle, l’engagement et la motivation, l’empathie, les aptitudes metacommunicatives, le polycentrisme. Cette expérience participe à la formation des jeunes.
Si il faut favoriser la mobilité et permettre au jeunes de sortir de leurs territoires … il est peut-être surtout nécessaire pour l’éducateur de veiller à ne pas empécher les personnes de faire leur propre chemin parmi ces apprentissages. Comme l’instituteur dont les méthodes pédagogiques se doivent de soutenir le désir et le plaisir d’apprendre de l’enfant si important dans tout apprentissage. Au fond, l’essentiel de la pédagogie n’est-il pas d’éviter de mettre des barrières à l’enfant porté par le désir d’apprendre, désir (et plaisir) qui tient une grande place dans ces processus ?
Alors comment faire ?
Travailleurs sociaux, éducateurs, animateurs, comme élus et acteurs locaux, nous nous retrouvons, au croisement de l’éducatif et du social pour créer les conditions du politique. De quoi s’agit-il, sinon d’impliquer les jeunes, les gens, dans le tracé des cartes du territoire (les leurs, les notre) qui mettent en évidence le commun, les frontières, les lignes de fractures ou les liens sociaux et les parcours personnels. Les programmes européens proposent quelques outils qu’il ne faut pas hésiter à utiliser tout en gardant une distance critique, car cela reste des outils.
Peut-être n’y a-t-il pas de réponse à cette question. La seule limite n’est-elle pas celle de notre imagination pour créer des situations favorables ?
Dans cette aventure, il serait utile de pouvoir partager ces expériences : profiter de celles des autres (être nous aussi dans l’interculturel et l’altérité) et créer les conditions d’expériences collectives comme cela fut le cas pour FdM?. Cela permet de partager les expériences et les problématiques éducatives qui sont au coeur de nos préoccupations associatives et locales. Ce régistre de la coopération participe à l’élaboration du politique dans le sens où il permet aux militants, aux travailleurs sociaux de mettre en perspective leur action, de lui donner du sens et d’agir ensemble sur leurs territoires respectifs. Cette dimension politique est une chose que j’ai rencontré en Amérique latine en particulier où l’éducation populaire me semble plus orientée vers le changement social qu’en France. Question de culture certainement.
Cette présentation n’a pas la prétention d’épuiser le sujet d’aujourd’hui. Ce sont, à l’occasion de notre rencontre d’aujourd’hui quelques-uns des enseignements tirés de l’expérience de Fragments du Monde. Ce projet, ,dans le domaine qui est le notre, nous a permis de comprendre ce que la culture comporte et engage. Cette prise de conscience permet la mise en oeuvre de pratiques qui constituent une voie royale d’entrée dans une conscience d’appartenance et dans l’intérêt actif à la construction de la communauté.
Merci